Chassé-croisé littéraire des deux dernières semaines de lectures, entre ombre et lumière

Un poisson sur la lune de David Vann (Gallmeister)

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Êtes-vous heureux et empli d’un sentiment de gratitude envers la vie? Si c’est le cas, tant mieux pour vous car vous êtes prêt à entamer cette lecture, sinon passez votre tour.

Le livre raconte l’histoire du retour d’un homme dépressif vivant en Alaska, James Vann, dans son coin de pays natal. L’homme est malheureux, après deux mariages ratés, et une fraude fiscale. Le psychiatre recommande à son frère de ne jamais le laisser seul car James ne veut pas quitter son revolver. Lors de son séjour, il revoit ses enfants qui comprennent bien que quelque chose ne tourne pas rond chez leur père. Il va rendre visite à ses parents, et harcèle son ex-femme pour la revoir. En quelques jours, il arrive à se mettre tout le monde à dos en faisant des remarques fort désagréables et en alternant les phases de fébrilité et de dépression. Il est conscient du malaise qu’il suscite, chacun réagissant à sa façon à ce comportement de James auquel ils ne sont pas habitués. Il va pourtant comprendre certaines choses en parlant à ses proches mais cela sera-t-il suffisant?

 

Dans un livre mélangent fiction et réalité, David Vann, auteur de Sukwann Island, revient sur l’un des thèmes fondateurs de son œuvre : le suicide. Il relate sans détour les effets de la dépression sur la personne qui en est atteinte et qui ne se reconnaît plus, et son incidence sur les proches, bien souvent démunis devant tant de désespoir. Cette maladie ferme toutes les portes de l’avenir, à l’exception de celle de l’angoisse qui anticipe tout de façon tragique. Vann ouvre une fenêtre de réflexion sur les relations interpersonnelles que nous entretenons avec nos proches, ce que nous nous disons, ce que nous taisons, les gestes de trop ou absents. Le personnage de James n’est pas sympathique et peut même être carrément énervant, pourtant il est difficile de ne pas se demander pourquoi lui est tombé est malade alors que d’autres non, dans des circonstances similaires; et pourquoi certains s’en sortent et d’autres non. Si la dépression est moins taboue qu’il y a quelques années et que la maladie mentale est quasiment devenue cool (aux yeux de certains qui s’en revendiquent à tout bout de champ), elle transforme durablement les personnes qui en souffrent et pour qui, l’espoir est un mirage.

 

Mais au fond, à quoi la vie tient-elle?

 

★★★

 

Bakhita de Véronique Olmi (Livre de poche)

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Bakhita dite « La Chanceuse » en arabe. Il lui en faudra pour surmonter son rapt, les sévices, l’esclavage, les mauvais traitements quotidiens, les humiliations, la peur, la faim, l’exil… jusqu’à trouver sa place dans la maison de Dieu. Véronique Olmi signe un récit historique de cette femme au parcours exceptionnel qui a été béatifiée par Jean-Paul II en 2000.

 

Pour être honnête, je n’avais jamais entendu parler de cette femme noire, née au Soudan, qui avait vécu tant de malheurs et qui était devenue religieuse en Italie. Je suis allée même voir sur Wikipédia si cette histoire était vraie tant elle était extraordinaire. En effet, Bakhita, qui n’est pas son vrai nom mais son nom d’escale, est née à la fin des années 1860 dans le Darfour actuel. Enlevée à l’âge de sept ans, sa vie bascule dans l’horreur de l’esclavage. Et horrible n’est pas un mot assez fort pour décrire les atrocités qu’elle subira jusqu’à sa fuite en Italie. Elle est vendue, revendue, mutilée, violée, battue, forcée de voir ou de vivre des choses tout simplement inhumaines, jusqu’à la chute de la famille qui la détenait. J’ai failli abandonner le livre à plusieurs reprises devant tant de noirceur mais l’écriture de Véronique Olmi pousse le lecteur à vouloir poursuivre l’histoire. À son arrivée en Italie, elle est encore esclave dans une riche famille, mais au-delà des tâches classiques de la vie domestique, elle s’occupe de la petite Mimmina comme de sa propre fille. Cependant, la famille veut retourner vivre au Soudan et Stefano, l’intendant de la maison qui considère Bakhita comme sa propre fille, arrive à la faire entrer au couvent. Lors d’un procès retentissant unique en son genre, elle revendique le droit de rester au couvent et devient réellement libre, mais elle devra toutefois abandonner l’idée de revoir la petite Mimmina.  Elle choisit alors d’embrasser la religion et de consacrer sa vie de religieuse aux enfants abandonnés. Sa couleur de peau, sa voix, sa langue (mélange de bribes de langues) son histoire font d’elle un être exceptionnel dont la bonté et la sagesse sont peu à peu appréciées et reconnues de tous, malgré les soubresauts de l’Histoire.

De sa plume savamment maîtrisée, Olmi nous raconte un destin, mais avant tout une voix singulière : celle d’une femme considérée partout et par tous comme un objet, qui va chercher sa place dans le monde, sans jamais toutefois réellement la trouver. Forte de sa foi inébranlable, Bakhita a été élevée au rang d’icône, ce qui en di(sai)t long sur nos propres perceptions. Cette mise à distance systématique a sans doute poussé Sœur Giuseppina Bakhita à préférer la vie monacale au monde ordinaire, à l’exception du contact avec les enfants nécessiteux qu’elle a chéri autant que Dieu lui-même. La storia maravigliosa de cette femme à l’enfance brisée n’est-elle pas notre storia dolorosa à tous symbole de notre cupidité, de notre intolérance et de notre indifférence? Certains se consoleront en se disant que les mœurs ont changé et pourtant, j’en doute parfois à la lecture de certains témoignages de personnes qui connaissent un sort bien plus malheureux que le mien. Sœur Giuseppina Bakhita, priez pour nous!

 

★★★★

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