Le lambeau de Philippe Lançon (Gallimard)

le lambeau
Crédits: Gallimard

Je ne reviendrai pas sur les prémisses du livre car à moins d’avoir vécu sur la planète Mars, tous les amateurs de littérature ont entendu parler de ce livre, publié au printemps 2018. Je l’avais entamé en France en juillet dernier mais malgré une écriture élégante et agréable, je n’avais pas envie de lire ce livre. Du moins pas à ce moment-là. Je m’y suis remise le premier jour des vacances, avec un peu d’appréhension puisque tout ou presque a été dit sur cet ouvrage, exceptionnel à tout point de vue. Comment raconter sa vie avant, pendant, et après un attentat ? Tout particulièrement celui de Charlie Hebdo, si lourd de sens ? Mais nous, lecteurs, que recherchons-nous en lisant ce livre ?

 

Comment ne pas penser au magnifique Le livre que je ne voulais pas écrire qui évoquait lui aussi un attentat, celui du 13 novembre 2015 au Bataclan? Les comparaisons ne sont guère appropriées ni utiles entre les deux récits ; je parlerai donc uniquement de mon propre ressenti. L’ouvrage d’Erwan Lahrer dont j’avais fait la chronique en janvier dernier, avait été une sorte de catharsis pour moi, me faisant vivre une grande palette d’émotions alors que celui de Lançon m’a fascinée et tenue à distance, à bien d’autres égards. Pourtant, dans les deux cas, les auteurs vivaient de leur plume avant les événements tragiques et étaient très impliqués dans le milieu culturel. Dans les deux cas, ils ont été au mauvais endroit, au mauvais moment, et ont été grièvement blessés. Dans les deux cas, ils ont réussi à ne pas développer de colère ou de ressentiment envers les meurtriers, malgré les séquelles avec lesquelles ils vivront jusqu’à leur mort. Malgré toutes ces similitudes, les deux livres sont bien différents et méritent d’être lus, chacun à leur façon.

 

Le livre de Lançon m’a bouleversée par sa franchise et sa mise à nu (presque) totale mais pudique. Un peu comme Emmanuel Carrère dans ses ouvrages les plus personnels. L’auteur raconte dans le détail sa reconstruction physique et mentale en dévoilant ses opérations, ses doutes, ses peurs, ses joies, ses pensées. Au fil des pages, nous devinons Lançon et ce qui compose l’humanité et la singularité de chacun d’entre nous. Sans atermoiements, Lançon décrit ses souffrances physiques, ce qui nous renvoie à notre condition physique et humaine aux différents stades de la vie : la dépendance aux autres que l’on vit enfant et vieillard peut aussi se vivre à l’âge adulte, dans certaines circonstances. Quand on a la chance d’aller bien, on oublie facilement ce corps qui nous rend tant service et où les gestes de la vie quotidienne, comme manger ou dormir, sont si simples que l’on n’y pense même pas. Ce livre offre de très belles pages sur la médecine contemporaine, ses progrès, et le valeureux personnel soignant qui se démène pour rendre hommage à toutes les formes de vie qui composent les cellules de notre visage, de notre main ou de notre système digestif. La description du rôle du patient est également très juste : un peu acteur, un peu spectateur, un peu désincarné, un peu tyrannique, un peu narcissique, à la fois un peu mort et un peu vivant. Malgré un système de santé qui ressemble à s’y méprendre à un colosse aux pieds d’argile, on ne peut que trouver miraculeuses les prouesses médicales qui y sont accomplies et les relations fortes mais éphémères qui se tissent entre les patients et les équipes médicales.

 

Lançon évoque aussi ce qui nous tient en vie : la famille, les amis et ce qui compte pour chacun d’entre nous. Dans son cas, Bach, Kafka et Proust lui tinrent compagnie sur ces chemins de traverse escarpés. Dans cette famille élargie et choisie, les amis jouent aussi un rôle essentiel : pour ce qu’ils nous apportent, pour ce qu’ils nous renvoient, pour ce qu’ils disent de notre vie, celle d’avant et d’après. Mais avant tout, il y a la famille : les parents, le frère. Ceux qu’on néglige souvent, qu’on prend pour acquis, qui nous énervent, mais qui nous aiment malgré nos défauts. Et bien, ils sont là, toujours là, malgré tout. Et l’amour dans tout ça ? Comme toujours, c’est compliqué…

 

Le lambeau, c’est un témoignage unique qui touche chaque personne qui le lit au plus profond de son âme. On referme le livre en se demandant ce qu’on ferait, ce qu’on serait dans pareilles circonstances. On se dit aussi qu’on aimerait le rencontrer, ce Philippe Lançon, mais qu’on ne saurait pas quoi lui dire, par peur d’avoir l’air un peu con. Parce qu’il n’y a rien de faux, plus de temps à perdre quand on survit à un attentat.  Voilà, c’est tout ça qui m’a plu dans le livre de Lançon : ce regard franc et désarmant, porté avec une certaine distance sur soi et les autres, mais tout en nuances. Au cours de ces centaines de pages, nous accompagnons Lançon sur ses chemins de traverse, le suivant de loin, le regardant trébucher mais toujours se relever en fixant l’horizon. Merci M. Lançon.

 

 

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