Fugitive parce que reine de Violaine Huisman (Gallimard)

Il y a des livres qu’on termine et aussitôt, les mots de la chronique se bousculent dans la tête. Ces livres-là, on les a aimés avec force. J’ai eu de la chance car je viens de terminer deux très bons livres (cf. la chronique de Ça raconte Sarah de Pauline Delabroy-Allard), dans cette frénésie de lectures qu’exigent les rencontres de notre club littéraire consacré au festival du premier roman de Chambéry. Pour une deuxième année consécutive, la sélection québécoise ne fait pas mon bonheur, car encore une fois, je constate avec ennui que l’autofiction prend une place trop importante. Ne vous méprenez pas, j’aime beaucoup le genre de l’autofiction mais je déplore une certaine vacuité, et un certain laisser-aller dans le contenu. Une autofiction maîtrisée, avec un propos et un recul indispensable à l’exercice, peut être passionnante mais l’auto-psychanalyse, très peu pour moi. La thérapie par l’écriture est certes une façon de guérir les maux de l’âme mais je n’aime pas l’impudeur qui s’accompagne bien souvent d’un manque d’authenticité. L’écriture, tout comme la voix, parlent bien plus qu’on ne l’imagine.

Fugitive parce que reine, c’est déjà un très beau titre. Dans ce livre composé de trois chapitres, l’auteure raconte son enfance à travers les épisodes de maladie mentale de sa mère. Des moments parfois durs, ponctués de violence verbale et d’abus, mais aussi une exubérance d’amour de cette mère qui ne savait pas comment composer avec la vie. Une enfance peu conventionnelle pour ces deux sœurs qui devaient répondre aux exigences de leur milieu parisien tout en se laissant aller aux folies de leur maman adorée. Quatre-vingts pages plus tard, la narratrice décide de retracer la vie de sa mère. Sa propre enfance marquée par la maladie physique jusqu’à l’âge de cinq ans, la danse qui fut sa planche de salut, la dureté de sa mère qui ne savait pas quoi faire avec cette petite fille dont elle ne voulait pas et qui très jeune, connut ses premiers épisodes de maladie mentale. Dans son histoire, elle évoque cet amour tendre du premier mari, la passion et la décadence avec le deuxième, et l’indifférence du troisième. Dans ce long chapitre, elle rend hommage avant tout à la femme, et non à la mère. Cette femme plus grande que nature, dont il était impossible de saisir les paradoxes. Une femme de son époque aussi, celle où l’émancipation lente et progressive ouvrait la voie à une vie professionnelle mais où les conventions demeuraient et jugeaient sans égard celles qui sortaient du rang. Une femme qui a cru que la liberté était à portée de main et qui pensait que l’avenir tout tracé qu’elle envisageait ne pouvait se résumer à son genre. Certains d’entre elles ont été plus chanceuses mais sa vulnérabilité l’a exposée à de grandes joies mais aussi à de grandes souffrances. L’internement, à plusieurs reprises, laissa des blessures profondes qui marquèrent cette femme hors normes.

La dernière partie de l’ouvrage, est sans aucun doute la plus émouvante, relate le décès de cette mère d’exception. Violaine Huisman se livre avec une authenticité désarmante sur la mort de sa mère. Elle raconte ses impressions sur la triste nouvelle apprise de New York, la double cérémonie organisée à Paris et à Dakar pour lui rendre hommage. Mais surtout le trou béant dans son cœur. Cette mère fort imparfaite mais aimée, tout le temps, intensément, cet amour inconditionnel donné et reçu. A la lecture de son émouvant témoignage, on se demande ce que représente notre propre mère, pour nous. Ai-je été à la hauteur de son amour ? Lui ai-je dit suffisamment que je l’aimais ? Savait-elle réellement que je l’aimais ? Ces questions universelles, on se les pose à quelques moments charnières de la vie : lorsqu’on quitte le foyer familial, lorsqu’on est confronté  à la maladie, ou quand on devient soi-même mère, et enfin à la mort du tout premier être que l’on a aimé. Ce dernier chapitre, grand cri d’amour à sa mère, est troublant par la sincérité qu’il dégage. Certains penseront peut-être que c’est trop, trop d’amour, trop d’impudeur mais c’est là justement la force de l’auteure. De son propre récit, elle arrive à en faire une grande épopée de l’amour maternel, mais aussi d’une femme au destin troublé, qui n’a finalement pas eu beaucoup de prises sur sa propre existence. La seule chose qu’elle contrôlait, c’était précisément son amour débordant pour ses deux filles, qui le lui rendaient bien. Une fois de plus, c’est bien là que réside la force de la littérature : nous faire ressentir tout cet amour comme moteur de l’existence.

 

★★★★1/2

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