Faire campagne : joies et désillusions du renouveau agricole au Québec de Bourdillon et Cezard (Atelier 10 – La Pastèque)

 

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Acheté dans le cadre de la journée du livre québécois (le 12 août dernier), je l’ai lu aussitôt arrivée à la maison. Il faut dire que j’ai un intérêt particulier sur le sujet, ayant travaillé dans le secteur agricole pendant près de 5 ans. Une expérience humaine et professionnelle extrêmement enrichissante, où j’ai eu le plaisir quotidien de côtoyer des producteurs agricoles. Ne connaissant absolument rien sur le secteur agricole lorsque je suis arrivée en poste, je suis allée de découverte en découverte. Arrivant avec mes certitudes de jeune urbaine, je n’avais en fait aucune idée de la réalité et de la complexité de notre système alimentaire.

Après quelques années dans le domaine, je ne comprends toujours pas pourquoi les citoyens-consommateurs ne s’intéressent pas plus à ce sujet de première importance. Après tout, nous mangeons tous trois fois par jour (pour les plus chanceux) alors comment se fait-il que nous ne nous cherchions pas à savoir ce qui se cache de la terre à la table? Comment se fait-il que les gens achètent des magazines de cuisine, regardent des émissions culinaires mais mangent sur le pouce ou au restaurant ? Comment se fait-il que nous lisions avec effroi des articles sur la méchante industrie agroalimentaire et rendus à l’épicerie, nous attrapions machinalement les produits les moins chers ? Au Québec où se déroule actuellement une campagne électorale, le sujet ne suscite guère les passions.

 

L’agriculture : un système complexe ?

Pourquoi cette longue introduction ? Sans doute parce que je ressens le besoin d’exprimer ma déception à la lecture de cette bande dessinée. Le sous-titre aurait pourtant dû me donner une indication. Il est vrai qu’au Québec, les choses ne sont pas simples… Les auteurs ont d’ailleurs le mérite d’essayer d’expliquer ce système, qui peut apparaître comme excessivement lourd aux yeux du citoyen lambda. Pour vulgariser un peu, au Québec, il existe des lois sur la mise en marché des produits agricoles qui donnent des pouvoirs aux producteurs. Au fil du temps, ceux-ci se sont organisés et ont voté des plans conjoints pour organiser la commercialisation de leurs produits. Leur objectif était de se regrouper pour avoir un rapport de force plus équitable avec les acheteurs, ceux qui allaient transformer et/ou vendre lesdits produits. La machine s’est bureaucratisée et a donné naissance à l’Union des producteurs agricoles (UPA) en 1972, un regroupement des associations de producteurs, au niveau local et des fédérations spécialisées (le lait, le porc, les céréales, etc.). La machine est lourde, certes ; et n’est pas sans défaut. Comment représenter 43 000 producteurs sur un territoire vaste comme plusieurs France ? Comment tenir compte des modèles d’affaires, qui ont évolué sous le coup des soubresauts des marchés locaux et internationaux ? L’agriculture n’a pas eu le choix de s’ouvrir à la concurrence, comme tous les autres secteurs de l’économie. L’Histoire nous dira si ce choix était le bon.

 

Peut-on faire les choses différemment ?

Dans cet ouvrage, les auteurs prennent pour exemples les cas de plusieurs agriculteurs qui font les choses différemment et qui ne s’y retrouvent pas dans le système actuel. Il s’attarde sur des agriculteurs qui veulent élever davantage de poulets dits fermiers (selon les normes biologiques ou apparentées) mais ne possèdent pas le quota requis. La fédération spécialisée qui contrôle la vente aux acheteurs (l’un des pouvoirs du plan conjoint) leur rend visite pour leur dire que ce qu’ils font est illégal. Leur cas aboutira au tribunal administratif, la Régie des marché agricoles et agroalimentaires du Québec. Je vous passe les détails car les auteurs ont essayé d’expliquer les différents arguments mis de l’avant par les deux parties. Et c’est bien là l’intérêt du livre. Cependant, je suis restée sur ma faim à la lecture de cet ouvrage. Partant de quelques cas précis, les auteurs déplorent le manque de souplesse du système actuel pour démontrer que celui-ci ne laisse pas de place à des petits producteurs qui souhaitent faire les choses différemment. Bien qu’imparfait, celui-ci n’est pas exempt de toute critique, bien au contraire, mais il demeure que les décisions sont prises par les agriculteurs. Comment l’assouplir, la question fait débat mais les plans conjoints sont de formidables boîtes à outils dont se sont dotés les producteurs pour répondre à ces demandes ou aux exigences des consommateurs.

 

Un secteur qui évolue pourtant… (et plus vite qu’on ne pense !)

Bien que je salue toutefois le grand nombre d’intervenants du milieu qui ont été rencontrés pour l’élaboration de ce livre, je déplore le parti pris tout au long de l’ouvrage. Il me semble que certaines nuances auraient pu être apportées dans cette réflexion. Beaucoup d’enjeux sont évoqués mais ne sont pas traités avec la rigueur qui s’impose dans ce livre qui se veut être une réflexion globale sur notre système agricole. Et pourtant, Dieu sait que j’ai été critique de celui-ci lorsque j’ai été en poste, mes anciens patrons-collègues-collaborateurs, pourront en attester. L’agriculture a évolué rapidement, elle s’est ouverte sur le monde. Les modèles d’affaires ont évolué, qui ont donné naissance à des entreprises à succès mais aussi à des tragédies humaines. La Ferme aux petits oignons mentionnée dans la bande dessinée, en est un cas éloquent. Récipiendaires du prix Jeunes agriculteurs d’élite du Canada – section Québec en 2017, l’entreprise a diversifié ses activités et se lance désormais dans la vente directe en créant sa propre épicerie. Ce modèle-ci est-il généralisable ? Probablement pas. Mais prouve qu’il est possible de faire les choses différemment, tout en respectant les règles. Le système n’est pas statique et continuera d’évoluer, notamment sous les exigences des consommateurs, qui sont eux-mêmes les premiers à acheter à bas prix mais aussi à acheter des produits fins québécois pour les grandes occasions, avec fierté d’ailleurs !

 

Un faux débat

J’ai terminé le livre avec l’impression qu’on ne rendait tout simplement pas justice aux hommes et aux femmes qui se lèvent chaque jour pour nous nourrir, et ce peu importe le modèle d’affaires qu’ils ont choisi. Le fait est que la réalité est bien plus nuancée que le débat sur l’agriculture intensive contre l’agriculture paysanne. Ce débat-là est réducteur et contribue aux clivages qui divisent notre société et nous empêchent de réfléchir sereinement à ce que nous voulons nous donner comme avenir alimentaire. Si manger est un acte politique, il est temps d’en prendre réellement conscience.

★★

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