Titre de transport d’Alice Michaud-Lapointe (Héliotrope)

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Il y a 68 stations de métro à Montréal. 4 lignes : verte, orange, bleue, jaune. 21 dans ce recueil original et émouvant. 21 trajets, 21 tickets de métro, véritables allers simples dans la vie de ces personnages anonymes que l’on croise au hasard d’un couloir, d’un quai, d’un lieu.

 

Le métro de Montréal est l’objet de ce recueil de nouvelles publié aux éditions Héliotrope. Une maison que j’aime bien pour ses couvertures, son papier, la souplesse des livres qui se manient bien. Alors quand j’ai vu une voiture de métro, dans un bleu très proche de celui de la STM (Société de transport de Montréal), sur une couverture de livre qui porte lui-même sur le métro, et bien cela m’a donné envie d’emporter un peu de Montréal avec moi en France.

 

Les nouvelles s’égrènent comme les stations : Charlevoix, Mont-Royal, Préfontaine, Jean-Talon, Square-Victoria-OACI, Jean-Talon, Longueuil-Université de Sherbrooke… Des noms qui ne diront sans doute rien aux lecteurs de ce blogue qui habitent à l’extérieur de Montréal, mais qui feront surgir une foule de souvenirs chez les Montréalais amoureux de littérature. C’est précisément cela que j’aime de ces nouvelles simples et sans prétention : elles décrivent un instantané de la vie de tous les jours. Avec Martha ou Rufus Wainwright en fond sonore à la lecture de ces fragments du quotidien, on décèle ce qui fait la particularité de Montréal. La langue québécoise, si riche, si colorée de toutes sortes d’influences, son argot, ses tournures si particulières. En filigrane, Montréal l’imparfaite, la délurée, la bonne vivante, la râleuse, se dévoile peu à peu, tout comme les gens qui l’habitent. À cet égard, j’ai particulièrement aimé la nouvelle Place d’armes dont je reproduis un très long extrait tiré des pages 50-52.

 

« Pourtant, cette ville, c’est pas comme si j’en étais le plus fier représentant. J’ai jamais mis les pieds à la Banquise, au Biodôme ou à la Maison Saint-Gabriel. Je suis pas un habitué de la Ronde, de la Cinémathèque québécoise ou du Centre Bell, ni un fanatique du Festival de jazz, des Francofolies ou du Festival juste pour rire. Je me fous du respect des traditions ancestrales qui font de Schwartz’s, Moishes et Lester’s des restaurants purement authentiques. J’écoute le hockey seulement si les Canadiens font les Séries, je vais au Jardin botanique juste en octobre pour voir la Magie des lanternes et je participe au Tour de l’île tous les cinq ans. J’aime la neige en décembre. Je la déteste en mars. Je m’irrite lorsque des vendeurs de centre-ville s’adressent à moi en anglais et se montrent incapables d’aligner deux mots en français, mais je sourcille à peine lorsqu’il m’arrive la même chose avec des serveuses de la rue Fairmount. Je trippe pas particulièrement sur Arcade Fire ou Leonard Cohen. Je finis toujours par dîner aux mêmes places. À dire à de vagues connaissances, des figures effacées, des voix oubliées, croisées au coin d’une rue, Rachel et Saint-Denis, Saint-Viateur et Hutchison, Clark et Milton, que « Coudonc, ça a pas d’allure comment c’est petit Montréal ! » alors que je pense même pas ça pour vrai.

Je crois que si elle était une femme, Montréal aurait la taille parfaite. Elle serait sûrement pas la chicks hyper populaire comme Los Angeles, ni l’amie sympathique comme Barcelone, ni même l’inconnue intrigante comme Johannesburg, mais elle serait celle qu’on remarque après qu’on a détourné les yeux de toutes les autres un peu trop voyantes, celle qui attend au bar, patiemment, avec un regard exaspéré, du type : « Ben oui ! J’étais là depuis le début!» Elle mesurerait 5 pieds 5, aurait une p’tite dent croche, les sourcils pas parfaitement bien épilés. Je pense qu’elle aurait un rire éclatant et des fesses bien musclées d’allées et venues à vélo. Elle rirait de ses blagues plates, se reprendrait, puis en ferait des plus drôles. Si je la rencontrais en hiver, elle porterait un manteau trop petit pour elle, des bottes détruites par le sel et des gants pas assez chauds. En été, elle enfilerait des sandales, même les jours de pluie. De peur qu’elle se fâche et qu’elle me laisse en plan, j’oserais pas lui avouer qu’elle me fait légèrement penser à Boston, une de mes ex-fréquentations. J’essaierais plutôt de la charmer en lui disant que, sous cette lumière et avec son penchant pour l’alternatif, elle me rappelle vraiment l’actrice qu’on voit partout en ce moment, là… Berlin. Ça la ferait sourire à moitié. Elle finirait par me donner son numéro de téléphone quand même. Je la rappellerais. Elle m’inviterait chez elle. On prendrait le temps qu’on prend habituellement pas avec d’autres. On passerait la nuit à parler. Elle me ferait confiance trop vite, me dévoilerait ses secrets, un par un. Elle me dirait, par exemple, que malgré tous ses efforts, elle se sent toujours moins cultivée que sa cousine lointaine Paris et moins sexy que son amie New York. Elle m’avouerait aussi que, parfois, elle a l’impression d’être brisée, plein de crevasses, qu’en ce moment même, elle se sent craquer de tous bords, que c’est ça qui la pousse à fuir les regards, les contacts, les promesses, à se dérober sans cesse et qu’à cause de ça les gens la trouvent souvent froide, gelée de l’intérieur. Elle resterait silencieuse quelques instants et ajouterait, un peu découragée, qu’en plus elle cuisine pas très bien. Puis elle finirait par s’assoupir dans le creux de mes bras et je me dirais en la regardant dormir que, celle-là, il fallait vraiment pas que je la laisse partir. »

 

Une véritable déclaration d’amour à Montréal et aux Montréalais, condensée dans ce petit livre poignant d’humanité que j’aurais bien aimé écrire !

 

★★★★1/2

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