Le quai de Ouistreham de Florence Aubenas (Points)

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Crédits : Points

 

Cette semaine, ce n’est pas un roman mais bien un reportage que j’ai décidé de chroniquer. Celui de Florence Aubenas, journaliste reconnue pour ses reportages rigoureux dans différents quotidiens français comme Libérationou Le Nouvel Observateur. J’aime beaucoup les formats longs en journalisme car ils permettent de cerner des problématiques tout en mettant de l’avant les êtres humains qui en composent la trame. Les revues XXIet Americaincarnent parfaitement ces nouveaux formats, et ce de façon très réussie.

 

« La pire crise depuis 1929 »

Dans la vie, il y a des moments personnels et collectifs qui nous marquent. On se souvient tous de ce que nous faisions l’après-midi (ou le matin en Amérique du Nord) du 11 septembre 2001… La crise de 2008 est un peu plus nébuleuse à cerner mais la chute de Lehman Brothers et les péripéties bancaires, financières, politiques et économiques qui en ont découlé ont certainement frappé les esprits. Il y a dix ans, les unes des quotidiens se succédaient à un rythme effréné, générant un lot d’angoisses important. On parlait de la « pire crise depuis 1929 ». Pour ma part, j’étais étudiante et j’appréhendais mon arrivée sur un marché de l’emploi en berne… Pourtant, au Québec, tout comme en France, ce fut sans doute moins pire qu’ailleurs grâce au filet social existant (ah les fameux stabilisateurs économiques !). Il reste quand même que cette crise eut un impact très profond sur l’économie et les mentalités. En 2018, le plein emploi est de nouveau présent en Amérique du Nord mais ne minimisons pas les drames humains, nombreux, et le changement de rapport au travail que cette crise a entrainé sur ma génération (et celle qui suit la mienne). Pourquoi travailler toujours plus et risquer de tout perdre ? Sommes-nous tous susceptibles de dégringoler dans l’échelle sociale ? Comment planifier l’avenir quand on ne contrôle absolument rien et que l’on constate que l’économie se mondialise toujours plus, et que les chaînes de valeur sont interreliées, de Kinshasa à New York, en passant par Shangaï. Et pourtant, comme je l’écrivais la semaine dernière, chaque décision a des conséquences sur la vie d’autrui. Il serait utile de s’en rappeler.

 

Le journalisme d’immersion

En 2009, Florence Aubenas veut tenter de comprendre « la » crise et ses effets. Elle décide de s’installer à Caen, une ville moyenne pas trop loin, ni trop près de Paris. Elle garde son nom mais ne révèle pas sa vraie profession, s’invente un mari dont elle est séparée, s’installe dans une chambre de bonne. Elle doit officiellement s’intégrer sur le marché du travail alors qu’elle n’a jamais travaillé. Elle pointe chez Pôle Emploi et constate qu’elle n’a droit à aucune allocation. Elle doit repartir de zéro. Elle arrêtera l’expérience une fois qu’elle aura trouvé un contrat à durée indéterminée. Elle l’avoue elle-même, sa démarche n’est pas unique mais elle n’en demeure pas moins insolite.

 

La déshumanisation du travail

Les chapitres égrènent ce parcours laborieux sur le marché de l’emploi, dans un contexte difficile. Elle deviendra femme de ménage, ou plutôt agent d’entretien dans la novlangue managériale. Sans pathos, sans parti pris, sans jugement et sans cynisme, elle relate les petites et grandes humiliations qu’elle a vécues, mais qui sont le lot de tous ces travailleurs précaires dont on ne parle pas. Qu’on ne considère tout simplement pas. Elle raconte les obligations de chiffres exigées des conseillers de Pôle Emploi qui ne peuvent recevoir les chômeurs qu’une dizaine de minutes, les formations inutiles sur l’utilisation d’un aspirateur, les horaires de fous pour une poignée d’euros par semaine, les longs trajets entre deux missions (de 6h à 8h, de 20h à 23h30), le mépris des employés, l’arrogance ou la pitié de certains employeurs, les délais impossibles pour remplir les missions (2h de nettoyage prévues – et payées – pour 3h30 réellement effectuées), le non-respect du code du travail mais surtout la peur au ventre de ne pas trouver un autre travail, d’arriver en retard à une nouvelle mission parce qu’on s’est perdu dans la zone industrielle ou même celle d’être agressée car une femme seule sur la route à des heures impossibles est vulnérable. Elle évoque ces gens qui n’ont pas nécessairement accès aux soins (peu de médecins acceptent les gens sous couverture médicale universelle) et qui attendent de perdre leurs dents pour avoir un nouveau dentier aux frais de l’État ; elle souligne aussi la camaraderie et l’entraide mais où l’absence d’esprit collectif peine à émerger. Elle mentionne les difficultés voire l’impossibilité de s’extraire de sa condition sociale quand on a erré dans le système éducatif, quand il n’y a pas d’encadrement, quand il n’y a pas de culture. C’est une France fracturée dont elle brosse le portrait : la France qui travaille mais n’arrive jamais à joindre les deux bouts, la France des périphéries où la voiture est indispensable pour survivre, la France des allocations, de Pôle Emploi et de l’intérim, la France du discount et du système D.

 

La dignité n’est pas une option

Ce livre ne propose pas de solutions. Il ne dénonce pas non plus. Il raconte simplement le quotidien d’un certain nombre de personnes auxquelles on s’intéresse peu voire pas du tout. À part peut-être lors des élections présidentielles. On agitera alors l’épouvantail du Front National, ou encore des vieilles rengaines marxistes-léninistes. Certains clameront que l’État ne peut pas s’occuper de tout et que chacun est responsable de sa propre vie, d’autres affirmeront qu’il faut protéger, tout en précarisant davantage ces travailleurs en les écartant un peu plus des politiques publiques mises en place. Je ne prends pas position politiquement car il revient à chacun de voter en son âme et conscience. Je suis frappée toutefois par l’aveuglement volontaire, le dénigrement ou même l’oubli de certains principes fondamentaux dont on aime tant se réclamer. Qui se rappelle de l’origine et de la signification de ces trois mots : liberté, égalité, fraternité ?

À ceux-ci, Florence Aubenas ajoute écoute, dignité et respect.

★★★★

 

PS : Et pour tous ceux qui aiment le cinéma, je vous recommande dans la même veine le film La loi du marché (2015) de Stéphane Brizé qui a permis à Vincent Lindon de remporter la Palme d’or du meilleur acteur

 

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