« Qui a tué mon père » d’Edouard Louis

Louis
Crédits: Le Seuil, photo tirée du site de la FNAC

 

La semaine dernière, j’ai écouté avec intérêt l’entrevue d’Edouard Louis avec Augustin Trapenard dans la fabuleuse émission Boomerang. À l’occasion de son dernier livre « Qui a tué mon père » (publié aux éditions du Seuil), il dresse un réquisitoire contre les hommes politiques qui, par leurs décisions, ont brisé le corps de son père. Victime d’un accident du travail à 35 ans qui l’a laissé quasiment mort gravement handicapé dans ses mouvements, il fut contraint de retourner travailler comme balayeur à temps plein pour ne pas voir ses aides sociales coupées.

C’est le troisième livre d’Edouard Louis, auteur de 25 ans, né dans une bourgade du Nord de la France dans une famille de prolétaires, homosexuel victime d’intimidation de la part de sa famille et de ses compagnons d’école. Dans son premier roman, largement autobiographique, il dénonçait sa famille, son entourage, son milieu avec une rage non dissimulée, relatant ses efforts titanesques pour masquer ses origines dans sa quête d’ascension sociale et littéraire.

Je n’ai pas lu son dernier récit mais il m’a interpellée dans les propos qu’il a tenus dans plusieurs médias. Il parle de la violence que peut représenter certains choix politiques sur certains individus. La thématique, on en parlait déjà au XIXe siècle, c’est même l’un des enjeux qui a permis de structurer les mouvements luddites, ouvriers, socialistes, puis communistes. Malheureusement, ces problématiques sont désormais quasiment invisibles des médias généralistes. On parle beaucoup de souffrance au travail mais on évoque surtout la souffrance mentale découlant du burn out, du boring out, et autres difficultés professionnelles. On parle plus rarement des corps brisés par des métiers difficiles, malgré la mécanisation d’un bon nombre d’entre eux. Je lis depuis quelques jours Le quai de Oustreham de Florence Aubenas (chronique à venir), et qui retrace la vie de chômeurs ou travailleurs pauvres contraints d’accepter des emplois précaires et éreintants. Qui parle de ces bataillons de travailleurs qui constituent pourtant plus de 30 % de la main d’oeuvre, si ce n’est plus en additionnant d’autres jobs pénibles dans divers secteurs d’activités?

Je comprends du discours de Louis qu’il veut nous rappeler que la politique n’est pas anodine et a des effets très concrets sur nos vies et nos corps. La violence de certaines politiques s’exprime dans la chair d’autres concitoyens, d’ici ou d’ailleurs. Les défis sont aussi complexes que les solutions mais il y a là une matière à réflexion intéressante sur nos actions individuelles et collectives et le système dans lequel nous choisissons d’évoluer. Je tiens d’ailleurs à préciser que ce billet ne se veut pas l’expression de quelque obédience politique que ce soit. Mais je vis dans un quartier pauvre de Montréal, qui se gentrifie à grande vitesse (phénomène auquel je contribue) et tous les jours, je suis frappée et touchée par les visages et corps meurtris des gens avec qui je partage le quartier. Je ne connais pas leurs histoires mais je vois bien que nous ne venons pas du même monde, que nos trajectoires se croiseront de façon ponctuelle alors le strict minimum que chacun de nous peut faire, c’est de ne pas fermer les yeux sur cette réalité et traiter autrui avec humanité et empathie.

Pour aller plus loin, je recommande la lecture de cet entretien de Louis donné au Monde, l’entrevue avec Augustin Trapenard, et les critiques féroces des chroniques du Masque et de la Plume.

 

One Comment

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  1. Martine Waselle-Leruste 6 août 2018 — 11 h 53 min

    Hi J’ai lu ce livre hier après-midi. Très rapide à lire puisqu’il n’y a que 84 pages. Le style est agréable, enlevé et simple. Les mots sont bien choisis et vont droit au but. Mais je ne sais que penser de ce texte. Ce jeune homme à la fois aime et déteste son père, ce qui arrive à beaucoup d’entre nous. Mais c’est encore plus facile à comprendre quand son homosexualité se révèle, alors qu’il vit dans un monde où elle est refusée puisque pour « exister », il faut afficher sa masculinité, quitte à devenir un sombre idiot et frapper les femmes.
    Il vit dans un monde du travail « manuel », où les accidents du travail ne sont pas rares, ce qui n’est certes pas bien intégré dans les têtes pensantes de nos dirigeants de tous bords. L’auteur alors accuse tout le monde politique de ce qui arrive à son père. C’est là que je suis gênée : est-ce vraiment la faute des « politiques » ? Oui et non, à mon avis. Qu’a fait son père pour améliorer son monde du travail ? Pourquoi a-t-il refusé toute instruction ? Vu de mon côté « petite-bourgeoise », je n’ai peut-être pas raison, mais je n’ai pas non plus tort.
    Je souhaite une longue et heureuse carrière littéraire à Edouard Louis, qui a vraiment un don pour la littérature, à mes yeux.
    M.Waselle-Leruste

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