Le livre que je ne voulais pas écrire d’Erwan Larher (Quidam éditeur)

Larher

Par où commencer ? J’avais prévu de publier cette semaine deux chroniques de livres de la sélection du Festival du premier roman de Chambéry car, depuis que j’ai commencé ce blogue, je dévoile mes lectures de façon chronologique (même si j’en ai toujours deux d’avance) et puis, en ce dimanche 4 février 2018 où la neige habille Montréal d’un beau manteau blanc, je me suis dit que si je n’avais même plus la liberté de publier comme bon me semblait, et bien tout foutrait le camp. En plus, les deux en réserve sont des livres que je n’ai pas aimés et même si je fais le choix de publier sans concession, c’est quand même plus rigolo de partager un coup de cœur qu’une critique, avant tout par égard au travail de l’auteur et aussi parce que les goûts, ça reste subjectif.

 

Toutefois, je dois dire que j’ai pris une pause de lecture cette semaine, pour des contraintes de temps mais avant tout parce que la lecture de cet « objet littéraire » (tel que le définit l’auteur) m’a tellement bouleversée qu’il était tout simplement impossible d’entamer un livre, promesse d’une nouvelle aventure. Ce livre, je l’ai découvert en lisant Un certain M. Piekielny de François-Henri Désérable, dont j’ai écrit la chronique au début du mois de janvier. Il en disait le plus grand bien, et que le livre l’avait touché au plus profond. Quelques clics sur le site de la BAnQ et trois semaines d’attente plus tard, le livre était mien pour trois semaines. Mardi, réunion de travail à Québec, 6 heures de d’autobus. J’emporte trois livres (je ne suis pas réputée pour mon sens de la mesure) et  me plonge aux petites heures du matin dans l’ouvrage, lu d’une traite (et terminé 5 minutes avant de débarquer à Montréal).

 

Je sais que ce livre touchera le plus grand nombre car il traite d’un sujet dont on parle tous les jours : le terrorisme. Cependant, on plonge cette fois-ci dans le coeur du sujet : comment survivre et vivre après un attentat. Être au mauvais endroit au mauvais moment. L’auteur était dans la salle de spectacle du Bataclan le 13 novembre 2015 lorsque trois hommes ont fait irruption pour tuer le plus grand nombre de personnes, venues passer une soirée en toute insouciance avec leurs amis, leur partenaire, leurs proches. Le terrorisme, on en entend parler toute la journée, les attentats ne font même plus les nouvelles, sauf lorsqu’ils arrivent dans une société à laquelle on peut s’identifier… Pour les Français, le 13 novembre, c’est un peu comme le 11 septembre 2001, on se rappelle tous où on était et ce qu’on faisait. Pour ma part, je revenais de Québec un vendredi soir, avec mes patrons, où nous venions de passer deux jours en assemblée avec une centaine d’éleveurs de porcs. Au moment où nous avons déposé Mario, Jean a allumé le poste de radio de Radio-Canada pour savoir si nous serions coincés dans les bouchons pour rentrer à Montréal car nous venions de quitter Sainte-Julie et il y a toujours du trafic pour rentrer sur le pont Jacques-Cartier. Soudain, on entend que plusieurs attentats se sont déroulés simultanément à Paris. Mes amis de Sciences Po habitent tous là-bas… Je vous passe les détails sur cette soirée effroyable, à se demander si tout le monde va bien, pourquoi on a choisi d’habiter à 6000 kilomètres (même si ça ne strictement change rien), en ressentant une impuissance terrible… Le samedi fut étrange, avec une impression de fin du monde, enfin du mien car à Montréal, tout le monde vivait sa vie (mais je dois dire que j’ai été très touchée par tous les appels et courriels de compassion reçus de la part de mon entourage personnel et professionnel). Le dimanche, je me suis rendue seule à la marche organisée par le consulat de France, où tout le monde pleurait. En écrivant ces lignes, je ne peux d’ailleurs empêcher quelques larmes de couler et pourtant, nous sommes nombreux à avoir vécu ces moments remplis d’émotions insoupçonnées. Ce qui est normal d’ailleurs car nul ne peut s’habituer à l’anormal. C’est précisément l’un des ressorts sur lesquels les terroristes appuient pour générer un climat de peur, empêchant tout retour « à la normale ».

 

Si vous lisez encore ces lignes après cette très longue introduction, vous devez vraiment avoir envie de savoir ce que j’en pense… Zappons les quatre chemins : lisez-le, offrez-le, parlez-en, pensez-y (petite pensée pour les non-francophones qui tentent de comprendre la grammaire et ses compléments d’objet…). Des livres qui nous prennent aux tripes, nous font pleurer, nous font aimer l’humanité, il y en a peu, très peu. Forcément, on s’en rappelle. Dans ce livre, aucune colère, pas d’auto-apitoiement, pas de syndrome de stress post-traumatique, des moments de doute, beaucoup mais alors beaucoup d’amour, de la bienveillance et une grande pulsion de vie. Ok, je vous en dis plus…

 

Erwan Larher aime le rock, qui l’a accompagné toute sa vie. Il a même bossé plus de dix ans dans le domaine pour bifurquer ensuite vers l’écriture. Il gagne mal sa vie mais ne renoncerait pour rien au monde à sa vie d’écrivain car il l’aime justement, sa vie. Il a une compagne formidable, beaucoup d’amis, des parents aimants…. Le soir du 13 novembre, il est allé seul voir l’un de ses groupes de rock préférés, Eagles of Death Metal. Deux amies ont failli lui faire la surprise de le retrouver là-bas mais ont finalement renoncé. Il a manqué la première partie, s’est commandé une bière au bar, a jeté un coup d’œil à la foule jeune et hipster, avec un certain amusement. Peu après le début du concert, des bruits inhabituels « BAM, BAM », se font entendre. Puis des cris, qu’il écrit HURLEMENTS en majuscules à chaque fois qu’il évoque le carnage. Les musiciens s’enfuient, restent les trois hommes lourdement armés qui décident de tuer. Tuer pour tuer. Il raconte qu’il a pensé à son amie Sigolène Vinson, l’une des survivantes de l’attentat contre l’équipe de Charlie Hebdo, qui se disait qu’elle était un caillou. L’esprit se dissocie alors du corps. « Je suis Sigolène. Je suis un caillou. », mantra répété pendant que le carnage se produisait et qui lui a sans doute sauvé la vie. Il évoque la personne qui s’accrochait à sa cheville, comme elle s’accrochait à la vie, de l’autre côté de la barrière métallique. Il constate la douleur du projectile, le soulagement de constater qu’il n’est pas paralysé, l’odeur de sang, de mort, de viscères, les râles d’agonie, la colère des gens dans la salle pendant que les secours se déployaient, trop lentement. Le froid, la douleur, l’humanité d’un jeune pompier qui lui tenait la main, en disant « restez avec moi » … L’auteur s’en sortira, somme toute, assez bien. Une balle lui a perforé la fesse. Cela peut faire sourire mais la convalescence n’en sera pas moins difficile, même si tous n’ont pas eu cette chance. Rappelons que les attentats du 13 novembre ont fait 137 morts (incluant les assaillants) et 354 blessés. Sans compter les dégâts sur la vie psychologique des victimes et de leurs proches…

Les chapitres, courts, se succèdent, racontent aussi l’après-13 novembre : les deux semaines à l’hôpital ; l’accompagnement exemplaire du personnel soignant ; les rires des amis ; la convalescence chez les parents ; le corps diminué ; la crainte de ne plus pouvoir un jour avoir une érection ; l’absence de colère envers les assaillants mais celle ressentie contre les marchands d’armes qui font de la politique; l’injustice révoltée pour ceux qui se dévouent envers autrui ou la résignation des plus démunis ; le projet d’écriture…

 

Les chapitres s’alternent entre le récit de l’auteur et des chapitres nommés « Vu du dehors », écrits par des amis, mais aussi des connaissances, chacune d’entre elles ayant son propre ressenti sur cette tragédie. Dans chaque extrait, tout le monde peut se reconnaître, grâce aux émotions brutes qui en ressortent. Celle qui raconte qu’elle a appelé tous les hôpitaux de la ville pour se faire dire qu’il n’était pas sur la liste des morts, celle qui était en colère après lui parce qu’il n’etait Pas joignable par téléphone (ce qui était une bonne chose puisque les assaillants tiraient systématiquement sur ceux dont le portable sonnait), celle qui est à la fois morte d’inquiétude mais également soulagée de ne pas l’avoir accompagné, celui a organisé une virée vin-saucisson à l’hôpital… Témoignages réels ou fictifs, l’auteur entretient le flou. Peu importe après tout, mais si vous n’étiez pas un pro de l’empathie, vous n’aurez pas le choix que de vous mettre à la place des autres.

 

Je termine cette très longue chronique par une mention sur la forme narrative de l’ouvrage, rédigé à la deuxième personne du singulier. Au tout début du livre, il précise qu’il ne voulait pas écrire sur l’attentat du Bataclan. Ses amis Manuel et Alice lui ont imposé de le faire, pour nous, tous les autres qui ont vécu cette tragédie sans la vivre. Un exercice de catharsis collective en quelque sorte. Je me suis d’ailleurs fait la réflexion pendant la lecture : si le déroulement et les conséquences des attentats ont été amplement relatés et que Le Monde a rendu hommage aux 130 victimes par le biais de portraits, on a peu parlé, et on en parle encore peu de ce ressenti collectif, du « et maintenant, on fait quoi ? ». Ce livre fait ressortir ce qui a été refoulé, de la même façon que son ostéopathe a réussi à faire disparaître la douleur lovée dans ses membres… Je vais d’ailleurs citer une bonne partie de la page 38 qui résume très justement mon propos:

 

« Après les événements, tu restes cloîtré des semaines dans ta géhenne, qui deviennent des mois. Les regards apitoyés et compatissants te ramènent, agaçant ressac, à ton statut de vedette, de curiosité, de symbole, rayer les mentions inutiles. Pas une victime comme les autres, dans un monde qui s’y entend pourtant à les engendrer en s’arrosant de pesticides, se goinfrant d’additifs, se saupoudrant de particules fines, harcelant ses femmes et ses salariés avant de les faire crever sur la route ou se pendre ; pas une victime comme les autres, non, un survivant des attentats les plus meurtriers perpétrés en France depuis soixante-dix ans. En te blessant, ils ont blessé chacun d’entre nous. Les réactions à ton égard vont bien au-delà de la solidarité : tu es une partie du corps social assailli. Ceux qui te soignent, te croisent, te soutiennent, t’aident ont été attaqués en même temps que toi. Tu es le paradigme d’une civilisation défiée, de la liberté agressée. Tu n’as compris cette identification que très tard, même si depuis ce 13 novembre 2015, sans cesse on te demande (« puisque vous êtes écrivain ») si tu vas écrire dessus.

Non. Tu vas écrire autour. »

 

Je pourrais encore écrire sur cet objet littéraire très réussi, mais je vous invite bien humblement à lire ces 260 pages d’humanité, dans ce qu’elle a de plus beau et de plus laid. 260 pages de vie. 260 pages pour se rappeler qu’on en a qu’une justement et qu’on ferait mieux d’essayer de la rendre meilleure, avec une bonne dose d’amour, d’humour et d’attention envers autrui.

 

Une toute dernière chose avant de mettre fin à ces deux heures et demi d’écriture frénétique, à l’auteur et à la maison d’édition qui accepté de le publier, je vous dis tout simplement, merci.

 

 

Essentiel

★★★★★

One Comment

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  1. J’ai adoré cet « objet littéraire » ! Un véritable coup de cœur pour ma part ! Bouleversant et terriblement humain…

    Aimé par 1 personne

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