Illettré de Cécile Ladjali (Actes Sud)

Illettré_Ladjali

J’avais pensé commencer cette chronique avec quelques statistiques et je me suis demandé à quoi celles-ci serviraient. À mettre des chiffres sur une réalité qui concerne des hommes et des femmes qui sont tout autour de nous, bien souvent ceux dont on parle peu ou jamais, aux trajectoires de vie complexes et diverses? Ç’eût été la voie de la facilité de balancer quelques stat’s, en brossant un portrait un peu sombre, un peu choc avec une pointe d’indignation dans le propos pour agrémenter le tout. Toutefois, j’aurais commis un acte de trahison envers le livre, l’auteure et ses personnages.

La malchance n’est pas une maladie transmissible

Pour la petite histoire, après la publication d’un article sur la page Facebook du Castor,  j’ai découvert ce livre par hasard, en naviguant sur le site Internet de la Bibliothèque et Archives nationales du Québec, ma nouvelle amie depuis que mon compte en banque impose des restrictions aux traditionnelles sorties hebdomadaires en librairie. L’analphabétisme, l’illettrisme sont des causes qui me tiennent beaucoup à cœur. J’ai même essayé de faire du bénévolat à plusieurs reprises pour différents organismes au Québec mais à mon plus grand désarroi, cela n’a jamais marché. Il faut dire que lorsque l’on aime autant les mots, il est difficile de concevoir que des personnes soient privées de la lecture et de l’écriture, indispensables pour vivre en société, se nourrir, se soigner et travailler. Je me dis que cela vient sans doute du stage en entreprise obligatoire à 16 ans où j’ai été profondément marquée par les personnes rencontrées et côtoyées au Secours populaire français, dont beaucoup n’avaient tout simplement pas eu de chance. Encore aujourd’hui, je ressens une certaine colère en entendant certains discours, de droite et de gauche, sur cette fameuse malchance que plusieurs rechercheraient activement ; des bêtises ânonnées par des gens qui vivent dans un entre-soi scandaleux et dans une démocratie de réseaux dont bien des protagonistes ont souvent l’impression qu’ils ne doivent leur place enviable dans la société qu’à la sueur de leur front. Comme quoi, la culture n’est pas synonyme d’intelligence.

Chronique d’un illettrisme annoncé

Revenons à ce livre fabuleux qui raconte l’histoire de Léo, un jeune homme de 20 ans qui vit dans la cité Gagarine de St-Ouen en banlieue parisienne. Venant d’une famille un peu nomade, le garçon n’a été scolarisé que tardivement, après que ses parents ont foutu le camp, le laissant seul avec sa grand-mère. L’école devient alors synonyme d’abandon, les mots suscitant de terribles angoisses. À la maison, les livres sont comme les parents : absents. La grand-mère est dentellière mais ne sait elle-même pas lire et écrire. Léo est un garçon timide, discipliné et attachant. Les professeurs constatent qu’il a de grandes difficultés mais ils ne l’aident pas, convaincus de faire déjà œuvre sociale en accueillant un petit sauvage dont la destinée est aussi prévisible qu’une partition de musique. Cet échec scolaire, tout le monde en prend acte mais Léo passera pourtant d’une classe à l’autre grâce à sa prodigieuse mémoire et sa discrétion. À 16 ans, il n’y arrive plus et décroche et, comble de l’ironie devient ouvrier dans une imprimerie. Les mots s’effacent progressivement et disparaissent de sa vie jusqu’au jour où il perd deux doigts parce qu’il n’a pas su lire les avertissements sur l’une des machines. Il sera soigné par sa voisine Sybille, une jeune infirmière et mère célibataire d’une enfant qui apprend progressivement à lire. Léo est fou amoureux d’elle, qui meurt de désir pour lui. Ces deux solitudes se rejoindront-elles ? Confronté à un monde brutal, peut-on s’en sortir seul?

Un livre humaniste et bouleversant

Dans une écriture poétique, sensible et délicate, Ladjali nous fait découvrir ce que représente l’illettrisme au quotidien, la distance qu’il impose avec le reste du monde et la grande solitude qu’il entraîne. Peu à peu, Léo entreprend de s’émanciper de son passé et de sa grand-mère, aimante mais étouffante, en partant à la conquête des mots et de Sybille. Est-il possible de briser les chaînes qui l’enserrent ? Ladjali livre un roman puissant où la vulnérabilité pointe dans chaque page, un livre profondément humain mais loin de tout misérabilisme. Il ressort de ce livre une brèche de lumière qui s’échappe de l’obscurité mais est-il possible d’échapper aux ténèbres? La lecture de cet ouvrage m’a fait penser à la bouleversante histoire de La vie devant soi (Folio) de Romain Gary mais peut-être est-ce dû à ma récente lecture d’Un certain M. Piekielny (Gallimard) de François-Henri Désérable. Peu importe. Je suis certaine d’une chose et je sais que ce livre restera dans ma tête, dans mon cœur et dans mes tripes longtemps parce que l’histoire de Léo, c’est un peu notre histoire à tous, celle qui nous définit en fait : notre humanité.

★★★★★

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :