La révolte des premiers de la classe : métiers à la con, quête de sens et reconversions urbaines de Jean-Laurent Cassely (Arkhê)

Chassely

Qui n’a jamais rêvé de changer de vie ?

En ce début d’année et à la veille de reprendre le travail, je suis sûre que, tout comme moi, vous vous êtes demandé si vous étiez dans le bon poste, dans la bonne organisation, dans le bon domaine, ou si vous ne perdiez pas plutôt votre temps alors que vous pourriez faire de votre passion un métier (que ce soit la littérature, la ringuette, les olives, complétez avec ce que vous aimez) …

Pour être honnête, j’ai lu ce livre au cours de l’été dernier (fort pluvieux à Montréal) et dans ma propre réflexion, je peux dire qu’il fut l’un des éléments déclencheurs de ce modeste blog littéraire.

Burn-out, bore-out, brown-out ?

L’auteur se penche sur ces trentenaires qui ont fait de longues et soi-disant brillantes études et qui après quelques années, lâchent tout pour lancer leur entreprise (de coach, de fromager, etc.). Épiphénomène ou signaux d’avant-garde révélateurs de changements plus profonds ? Pour le moment, il n’y a pas de statistiques précises sur le sujet car il est difficile de retracer les parcours de ces milliers voire dizaines de milliers de Français. Alors, les trentenaires pètent les plombs ? Il est indéniable que les burn-out, dépressions et autres troubles anxieux explosent (pas juste chez les trentenaires d’ailleurs). À titre personnel, une bonne partie de mes amis en ont fait l’expérience (ou sont sur le point mais n’en sont pas encore conscients). Je peux vous dire que ces maladies grugent beaucoup, mais alors beaucoup d’énergie et que c’est long et fastidieux de s’en remettre. Reste une fragilité, et une quête de sens. Je parle en connaissance de cause.

Un travail qui perd du sens

Cassely résume bien la double crise existentielle qui se répand actuellement chez les jeunes cadres : « s’ennuyer au service d’un employeur que l’on déteste. » Il reprend les théories de Matthew Crawford (et son fabuleux Éloge du carburateur aux éditions de La Découverte) et de David Graeber sur la perte de sens des métiers du secteur tertiaire et le décrochage entre la vie réelle et le travail. Selon Graeber, cinq évolutions expliquent cette déconnexion :

  • La mondialisation ou la division internationale du travail avec des chaînes de valeur complexes où le travail est segmenté, l’employé perdant ainsi toute vision d’ensemble de l’œuvre
  • La bureaucratisation ou l’avènement des normes et des procédures
  • La financiarisation ou le culte du rendement/profit
  • La numérisation ou la vacuité des micro-actions qui se perdent dans le nuage…
  • La quantification ou le règne des indicateurs de management

C’est drôle mais ça ressemble drôlement au travail à la chaîne… version tertiaire. Par ailleurs, ce livre ne fait pas abstraction des souffrances au travail vécues par d’autres catégories socio-professionnelles mais ce n’est pas son propos. Il y a désormais un décalage énorme entre les années d’études requises et bien des emplois dont les principales tâches consistent à élaborer un Powerpoint, gérer des courriels, gérer une page Facebook et assister à des réunions sans prises de décision. Les personnalités s’effacent au profit de profils et des compétences, facilement interchangeables. On voit même apparaître depuis quelques années des titres de postes complètement farfelus, qui n’évoquent rien sur le « métier » du titulaire en question. Sans compter que bien souvent, ces postes ne servent à rien et pourraient disparaître sans que cela change quoi que ce soit pour la bonne marche du monde, suscitant un fort sentiment de déclassement chez les personnes concernées. Cela sera peut-être le cas dans quelques années avec les nouvelles formes d’intelligence artificielle, qui remplaceront bien plus facilement ces professions fourre-tout que les artisans. Pourtant, le fameux diplôme Bac + 5 (licence-maîtrise au Québec) n’a jamais été aussi nécessaire pour trouver du travail, mais de moins en moins suffisant pour trouver sa place dans la société. C’est le Grand Canyon entre les aspirations intellectuelles des études et le marché du travail.  Bienvenue dans l’économie du début du XXIe siècle.

Vieux débat, nouvelles solutions ?

Je vous rassure, les chapitres suivants sont un peu plus joyeux. Cassely revient au fait que, pour beaucoup d’entre nous, le bonheur réside dans le concret, qui donne un sentiment de contrôle sur nos propres actions, du début à la fin de l’ouvrage. Selon l’auteur, ce n’est guère étonnant à une époque où la technologie s’est emparée de toutes les sphères de nos vies, créant le besoin de se réapproprier le réel.  Le débat n’est pourtant pas nouveau si l’on se rappelle le mouvement des luddites au début du XIXe siècle en Angleterre pendant la Révolution industrielle. Selon lui, les deux façons les plus simples de revenir au concret consiste à « faire » et à « vendre » ou comment produire et/ou créer du contact humain… C’est sans doute ce qui motive tant de jeunes à se lancer dans les métiers de bouche ou de services à la personne (néo-épicerie, boucherie, boulangerie, fromagerie, plomberie, restauration, enseignement, prof de yoga, libraire, etc.) Ces métiers sont « réels » et bien délimités dans l’espace et le temps.

Les trentenaires investissent le marché de l’authenticité, du local (et/ou du bio), deux valeurs particulièrement en vogue dans une certaine élite progressiste urbaine. Bien sûr, ces anciens premiers de classe ne manquent pas de créativité pour se démarquer dans leur nouveau domaine et offrir des produits haut de gamme, à l’image de leur parcours… Rappelons que la plupart d’entre eux maîtrisent déjà, grâce à leurs études, les codes du marketing, de la communication, l’analyse stratégique et l’art du storytelling.

Une tendance qui révèle les fractures françaises

Cassely élabore également sur la reconfiguration territoriale que cet engouement pour le commerce de détail de proximité entraîne. On pourrait croire que les petites et moyennes communes profiteraient de cette tendance mais c’est plutôt l’inverse : les centres-villes des métropoles attirent ces nouveaux bourgeois, accélérant la désaffection des petites et moyennes villes, pour combler les attentes toujours croissantes de la clientèle urbaine et bien formée, parfois rebaptisée génération Macron. Cette nouvelle tendance est le reflet des clivages existants en France : celle des territoires, de la formation, du capital social ou encore du patrimoine. Cela pose la question de l’entre-soi, qui peut parfois de matérialiser par un certain mépris pour les formes plus populaires de commerce. Les interactions entre anciens et nouveaux commerçants peuvent ne pas être évidentes car elles sont souvent inégalitaires : le capital de sympathie, le prestige de ceux qui ont franchi la clôture, la dérive mercantile des produits ou concepts vendus ainsi que la très grande visibilité médiatique dont jouissent ces néo-bourgeois peuvent alimenter une certaine frustration.

L’auteur finit l’ouvrage en se demandant si ces nouveaux artisans contribuent à revaloriser des métiers dévalorisés il n’y a pas si longtemps. Il s’interroge aussi sur l’influence que le numérique aura sur ces start-up. Ces nouveaux entrepreneurs pourraient sans doute en tirer encore davantage parti grâce à l’évolution prochaine des plateformes qui ont, paradoxalement, contribué à créer un lien entre les clients et les entreprises.

Pour aller plus loin

Il est encore trop tôt pour analyser plus précisément les conséquences de cette tendance sur le commerce, les services aux personnes ou encore la relation au travail mais le livre dresse un portrait sommaire des enjeux soulevés, de façon concise et accessible. Pour ceux qui souhaiteraient aller plus loin, les références sont limitées et peu proviennent du milieu universitaire mais il faut davantage considérer ce livre comme un tour d’horizon sur ce nouveau phénomène observé depuis quelques années. Le livre s’inscrit dans un contexte français mais il aurait pu être intéressant de faire une comparaison avec d’autres pays. Observe-t-on cette tendance dans d’autres pays européens ou nord-américains ? Les raisons qui poussent ces néo-bobos à changer de vie sont-elles les mêmes ? Pourrait-on mener l’enquête plus loin sur les différents corps de métiers, les motifs de leur popularité ? Ces entreprises sont-elles pérennes ou un simple effet de mode ? Plusieurs chercheurs en sciences sociales pourraient creuser et approfondir ces questions.

Toutefois, pour une réflexion un peu plus poussée sur le rapport au travail, je vous recommande chaudement les livres de Matthew Crawford, brillants, nuancés dont la finesse de l’analyse se conjugue avec une pointe de dérision. En conclusion, sans s’adresser spécifiquement aux trentenaires diplômés de Sciences-Po ou d’écoles de commerce, ce livre interpellera plus largement les personnes qui sont en réflexion sur leur avenir et leur permettra de comprendre un peu mieux leur malaise face au monde du travail actuel. L’avenir fera le reste…

★★★1/2

One Comment

Add yours →

  1. Je viens d’achever ma lecture de cet essai. Vous en donnez un bon compte-rendu. S’il peut apparaître modeste au premier regard, il ouvre quand même de riches pistes de réflexion. Et il est d’une lecture très agréable.

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :