Le motel du voyeur de Gay Talese (Points)

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Lors d’un récent (et bien trop fréquent) passage en librairie, Éric le libraire me dit : « il faut que tu lises ça, c’est captivant ! Tu vas aimer ! ». Je lis la quatrième de couverture, et un peu sceptique, je me dis que les histoires à scandale ne m’attirent pas particulièrement mais après les livres québécois un peu déprimants (qui ont fait l’objet d’une chronique), je décide de faire confiance à mon libraire (indépendant).

 

Je le dis tout de suite : c’est un excellent livre ! Pourquoi ? Parce qu’il est tout simplement fascinant, de par l’histoire (vraie) qu’il raconte mais avant tout par les questions qu’il soulève sur la nature humaine, le journalisme, la morale, le sexe, la confiance et le portrait de la société américaine. Ce livre, c’est l’histoire d’une histoire sur près de 50 ans.

Assumer sa lubricité

Gay Talese est un journaliste connu aux États-Unis qui se fait un point d’honneur à raconter des histoires, à y participer même, mais en citant les noms des gens qui en sont les protagonistes. C’est un auteur de non fiction.

Quelle ne fut pas sa surprise de recevoir une lettre d’un dénommé Gerald Foos le 7 janvier 1980 lui expliquant qu’il avait acheté un motel au Colorado dans les années 1960 pour se livrer à sa passion : le voyeurisme. Se décrivant comme un «chercheur » de la même envergure que Master et Johnson (les pionniers de la sexologie), il a utilisé le motel comme un « laboratoire ».  Les deux hommes acceptent de se rencontrer, Foos lui montre le grenier qu’il a construit pour épier ses clients par l’entremise de fausses bouches d’aération, avec la complicité de sa femme. Talese voit de ses propres yeux un couple s’adonnant à des ébats amoureux, sans savoir qu’ils sont regardés. Sans pour autant l’excuse il convient de mentionner que le propriétaire les regarde par pur intérêt lubrique, sans enregistrer ou filmer ces moments, sans but de monnayer quoi que ce soit. De plus, Foos révèle qu’il a consigné ses observations par écrit, dans un journal détaillé tenu avec précision. Talese tient là son histoire. Mais ne peut rien publier puisque Foos refuse de témoigner à découvert. Une relation de confiance, d’amitié même, se noue entre eux sur plusieurs décennies. Au fil des confidences, Foos relate ce qui l’a amené à devenir voyeur, un amour adolescent pour sa tante Katheryn, qui deviendra son idéal amoureux et fétichiste puisque les femmes de sa vie seront toutes deux rousses, à forte poitrine, avec une propension à l’accumulation pour divers objets comme les poupées (que collectionnait sa tante) et les cartes sportives.

Intimités

Les pages défilent et c’est toute une Amérique qui s’étale sous nos yeux. Une Amérique intime qui s’adonne au sexe, bien souvent triste d’ailleurs, de différentes façons car vous connaissez l’adage : « Autres temps, autres mœurs », c’est donc l’Amérique rurale des années 1960 à 1980 qui étale sa libido (sans le savoir) sous nos yeux. Évolution des pratiques ou encore couples hétérosexuels, homosexuels, lesbiens, et interraciaux s’adonnent aux plaisirs de la chair. Le voyeur voit passer des milliers de personnes dans les chambres qui ont une grille d’aération trafiquée. Le voyeur décrit tout, se dévoile aussi, mais à la troisième personne car la dualité fait partie intégrante de l’âme humaine. Les descriptions sont nombreuses et émoustilleront sans doute le lecteur mais le propos intéressant n’est pas là. Ce qui est intéressant, c’est Gerald Foos lui-même.

Quelle moralité ?

Cet homme paradoxal ne peut laisser de marbre. Cet homme est-il pervers ? La question mérite d’être posée. Il ne vient sans doute pas l’idée du plus grand nombre d’entre nous d’acheter un motel pour nous adonner à des instincts voyeuristes, que nous avons tous en nous par ailleurs si l’on se fie à ses compte-rendu (100 % des hommes selon lui). Cet homme qui assume ses pulsions, acceptées par ses deux épouses, porte un jugement plus large sur la moralité, ce qui est juste ou non, chacun ayant ses propres valeurs. Foos est choqué par la malhonnêteté de l’immense majorité de la plupart d’entre nous. Par exemple, il conte une anecdote lors de laquelle il prétend avoir laissé une valise contenant 1000 $ dans une chambre. Il est saisissant de constater que 95 % des personnes vont mentir pour essayer de mettre la main sur l’argent… Il méprise le manque de propreté ou encore les mensonges flagrants auxquels se livrent les clients. Il avoue perdre foi en l’humanité, lui, l’homme qui regarde à travers quelques grilles, la vie intime des personnes qui s’abandonnent en toute bonne foi. Il ne dénoncera pourtant pas les viols, les agressions, les incestes et même le meurtre dont il dit avoir été témoin. La moralité est une boussole somme toute bien subjective…

Un homme paradoxal

Il est tout simplement captivant d’essayer de comprendre ce qui a pu motiver Foos à se confier à Talese, un journaliste, sans toutefois accepter de dévoiler son nom. Sans reconnaître sa manie déviante, il l’assume pourtant d’une certaine façon. Il achèetera même un deuxième motel. Les 50 dernières pages du livre sont consacrées à la vie après la vente des motels en 1996. La relation entre les deux hommes se poursuit. En 2013, Foos se dit prêt à rendre son histoire publique. Il approche des 80 ans, tout comme Talese, et il veut un peu de notoriété, notamment pour faire savoir au monde entier qu’il possède une collection de cartes sportives qui vaut des millions. L’homme est pourtant suspicieux des nombreuses caméras qui font partie de la vie courante. L’homme qui a épié ne peut concevoir que l’espionnage fasse désormais partie de la vie quotidienne sans que cela choque quiconque… Captivant, n’est-ce pas ?

Ce livre, rempli d’ambiguïtés, est passionnant à lire pour quiconque s’intéresse à la relation entre le journaliste et son sujet… (et qui a lu Le double de Dostoïevski)

Un documentaire qui boucle la boucle

Pour poursuivre cette envoûtante réflexion, je tombe par hasard sur le documentaire « Voyeur » disponible sur Netflix… qui relate du livre en question. Après une première demi-heure un peu laborieuse et mal construite, le documentaire rentre dans le vif du sujet : Gerald Foos, mais aussi indirectement Gay Talese. De ce que j’ai pu comprendre, le documentaire a été réalisé sur plusieurs années puisque l’on voit Gerald Food évoluer au fil des mois, et la relation évoluer entre les deux hommes. Pour quiconque s’intéresse au journalisme et à l’édition, il est intéressant de voir l’évolution d’une histoire devenir un sujet éditorial ainsi que la promotion d’n livre. Si Foos ne dédaigne pas se confesser librement, la sortie du livre est une commotion puisque le Washington Post affirme que Talese n’a pas effectué un véritable travail de journalisme en ne disant pas que Foos avait vendu le motel en 1980… alors que ses écrits s’échelonnent jusqu’en 1986. Il se trouve que le nouveau propriétaire, Earl Ballard, partageait la même passion pour le voyeurisme et a laissé à Foos un libre accès à son promontoire, mais l’on peut légitimement se poser la question de la relation que le journaliste entretient à son sujet… Pour ma part, j’ai été marquée par la scène où Foos se fait poser une question, à laquelle il a déjà répondu hors caméra, qui suscite l’exaspération de Talese qui critique la manie des journalistes d’essayer de coincer les gens qu’ils interrogent… Le documentaire est vraiment très bien fait et laisse davantage entrevoir les émotions et la personnalité de cet homme complexe, soit un parfait complément à cet ouvrage d’exception.

 

En conclusion, qu’est-ce qui différencie le journalisme d’une histoire que l’on raconte ? La relation de confiance peut-elle tout absoudre ? Nos valeurs morales tiennent-elles la route face à notre dualité ? Avons-nous tous en nous de Foos et de Talese ?

Pour ma part, je regarderai à deux fois les grilles d’aération lors de mon prochain passage à l’hôtel…

 

PS : dans le contexte actuel, votre mononc’ cochon aimera sûrement le livre mais il vaut tellement plus que ça… 😉

 

★★★★

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