L’imparfaite amitié de Mylène Bouchard (La Peuplade)

« Il faut aimer très fort.

Ne pas se contenter d’aimer ou d’aimer bien. On peut parler de degrés d’amour. Faire en sorte que le feu prenne sérieusement. Très fort. »

Ces premiers mots seront le fil conducteur de cet ouvrage lumineux.

Amanda, le personnage principal de ce roman, est née sur l’Iles-aux-Coudres en 1967, au Québec, et porte le nom d’une goélette, ces petits bateaux de bois, longuement touché et découpé par des mains expertes, qui voguent sur l’eau et affrontent l’océan.

Le livre s’ouvre à l’Anse-Pleureuse en 2017, où Amanda aborde une autre étape de sa vie. Elle adresse une lettre à sa fille Sabina dans laquelle elle lui confie des bouts de sa vie ; des capsules audio, des lettres adressées à ses différents amours, des carnets de voyage, des citations et une copie du documentaire Les voitures d’eau de Pierre Perreault.

« Retiens bien cela, Sabina :

  1. Aimer très fort.
  2. Résister.
  3. Choisir.»

Ces mots prendront tout leur sens au fil de la lecture, qui va droit au cœur et force le recul. Mylène Bouchard est une auteure qui se laisse découvrir peu à peu, car les mots ont toute leur importance et se laissent apprécier par un subtil jeu typographique. Ces mots, ou parfois ces répétitions de mots, touchent, comme si une gamme d’émotion pouvait être résumée en un mot, tout en créant une dissonance cognitive nous renvoyant à notre propre vécu. L’écriture de Mylène Bouchard, c’est une série d’illuminations, des fragments de pensée, des étoiles filantes, mais dans tout ce désordre apparent se cache bien souvent un fil conducteur et une cohérence des gestes et des mots justement.

Au fil des pages, on suit Amanda dans ses amitiés nouées à l’adolescence avec Cécile, Michelle et Aimée et les garçons de la bande; ces amitiés intenses souvent éphémères car elles ne résistent pas à la durée et aux chemins que chaque personne emprunte au cours du temps qui passe. L’on réfléchit à ses propres amours en lisant son Registre des lièvres qui dénombre les amours amicaux, passionnés, platoniques, ou matures d’Amanda. On voyage à Prague, la ville où Amanda a choisi de s’installer avec Milan, l’homme qui deviendra son mari. Milan, baptisé en l’honneur de Milan Kundera, l’écrivain tchèque vivant le plus connu aujourd’hui. Milan, directeur photo pour le cinéma qui perdra progressivement la vue, la vie…et Amanda.

Amanda exerce l’un des plus beaux métiers au monde, celui de chroniqueuse culturelle. Elle marche beaucoup, le jour, la nuit, à la rencontre d’artistes, d’écrivains, de musiciens, dans ce Prague, ville romantique où émotions et réflexions s’entremêlent aisément au détour d’une rue inchangée depuis des siècles ou sur le pont St-Charles… Une nouvelle galerie d’art ouvre et elle sait que sa vie changera. Elle fait un pacte avec elle-même : celui de choisir une œuvre d’art, de la désirer chaque jour, et de changer de vie radicalement lorsque celle-ci serait vendue. Ce pari un peu fou, qui ne l’a pas imaginé ? Changer de vie, comme on jette les dés. Peu le font… Elle y rencontre Hubert, un galeriste québécois (dont le nom est le même que le protagoniste de La garçonnière, un autre roman de Mylène Bouchard), qui deviendra son confident et complice. Amanda aime très fort. Elle a aimé très fort ses amies. Elle a aimé très fort Edmond l’Aimanté ou Milan le sage. Elle aime très fort Stanislav, le pudique solitaire. Elle aime très fort Emilia, l’artiste du Café Suspendu, dont le hasard le plus absolu les réunira.

Amanda ne sait pas choisir. Elle ne veut pas choisir. Elle aime très fort. C’est ce qui la guide. Point. Elle laisse de côté ses amies, ses enfants ; puisque l’Amour devient émancipation. On la voit revenir sur sa terre natale, réapprendre à vivre. Recommencer.

Quelques fragments choisis.

Sur l’exil :

« J’ai reconnu les marsouins. C’est comme ça qu’on appelle les habitants de l’île dans le coin. C’est eux que j’ai quittés avec la plus grande des tristesses au cœur, les gens merveilleux de ce bout de pays peu connu pour ce qu’il est. Ces jeunes qui tournent sans crainte de se faire prendre par la police. Ces gens qui giguent, qui gueulent quand il le faut, qui se rassemblent. Ces gens qui mangent du pâté croche. Ceux qui font des longues marches à l’intérieur des terres parmi les coudriers, qui les gossent. J’ai quitté le morceau de terre dans le fleuve, j’ai choisi les routes de tout acabit., pas celles qui tournent, des routes droites qui serpentent avec des champs des deux bords, de maïs, de canola, de blé blond qui danse, de blé mûr à Félix. J’ai voulu vivre le pays. Et je suis partie le cœur gros comme son importance. J’ai pris le bord des chemins, en ne sachant pas où j’arriverais. Et jamais je n’aurais même pu deviner que je ferais ma vie à l’étranger, comme une véritable étrangère qui finit par n’avoir aucune place à soi nulle part. » (pp. 94-95)

Sur l’amitié :

« L’amitié, c’est le beau, le plus bel état, la vertu altruiste à atteindre, mais c’est inatteignable. Il n’y a que des amours dupliquées. » (Hubert, p. 56)

« L’amitié, c’est un amour qui résiste. » (Amanda, p. 57)

« Le souvenir de l’amitié n’est pas l’amitié. » (p. 170)

 

Il y a aussi quelques belles pages sur la lecture du monde qui se décline dans les verbes lire, dire, écrire, nommer.

Sur l’amour, les pages 327 à 333 sont magnifiques. Je vous laisse vous faire votre idée.

Tout est beau dans ce roman. L’objet en lui-même grâce à la talentueuse équipe de La Peuplade, une maison d’éditions basée au Saguenay. L’écriture unique de cette auteure prodige. Jamais je n’avais été si bouleversée à la lecture d’un livre. Cela peut arriver parfois en lisant quelques pages ; on peut aimer passionnément un roman pour son intrigue, le style de l’auteur, mais aimer autant un livre au fil des jours et des pages, en savourer chaque mot, en le reposant et en se disant qu’on devrait le relire tout de suite pour l’apprécier encore davantage. Non, ça ne m’était jamais arrivée. J’avais été bouleversée également par La Garçonnière, un précédent roman de Mme Bouchard mais celui-ci a fracassé mes espérances. Sans doute parce que je m’y suis reconnue, sur de nombreux aspects. Peut-être vous ne l’aimerez pas autant. Et c’est aussi bien comme cela.

Mais, pour conclure chers lecteurs…

« Retiens bien cela, Sabina :

  1. Aimer très fort : c’est le plus facile, le plus agréable.
  2. Résister : c’est le plus déchirant, le plus ravageant. Quand on cesse de résister, c’est là qu’on commence à se tromper.
  3. Choisir : c’est le plus long. »

(P. 247)

One Comment

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  1. Pour celles et ceux qui ont (ou auront envie) de lire ce magnifique ouvrage, une longue entrevue de Mylène Bouchard (à partir de la 13e minute) : http://c1f2.podcast.ustream.ca/a/152383.mp3

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